Blog

  • Entre cessez-le-feu et souveraineté : l’erreur structurelle du discours de l’État libanais

    Dire la souveraineté ne suffit pas : encore faut-il entrer dans le réel.

    Dans les moments de crise majeure, les États ont tendance à densifier leur discours et à réorganiser leurs priorités au sein d’un récit unique, apparemment cohérent et rassurant. C’est ce qu’a reflété le dernier discours du président de la République Joseph Aoun, où le cessez-le-feu, le processus de négociation et la restauration de la souveraineté ont été présentés comme une séquence presque évidente : des sacrifices, puis un cessez-le-feu, puis des négociations, puis l’État.

    Mais cette cohérence apparente masque une problématique plus profonde. Ces trois éléments ne relèvent ni du même niveau, ni de la même logique. Les confondre ne revient pas seulement à simplifier la réalité, mais à la déformer.

    Le cessez-le-feu est, par nature, une mesure militaire conjoncturelle. Son objectif immédiat est de figer les combats, de réduire les pertes et d’ouvrir une fenêtre temporelle pour un repositionnement. Il est le produit d’un rapport de force sur le terrain et de pressions internationales, et non l’expression, en soi, d’une souveraineté accomplie ou d’une décision nationale indépendante. Historiquement, au Liban, le cessez-le-feu n’a jamais constitué un aboutissement, mais plutôt une étape dans des cycles plus longs d’instabilité.

    À l’inverse, la restauration de la souveraineté relève d’un processus fondamentalement différent. Il s’agit d’une dynamique interne, structurelle, qui implique la reconfiguration du centre de décision au sein de l’État, l’unification des références sécuritaires et militaires, et la redéfinition de la légitimité politique. Ce processus ne peut être réduit à un résultat militaire, ni découler mécaniquement d’une accalmie. Il suppose, par essence, une confrontation avec la réalité de la dualité du pouvoir, où l’autorité de l’État coexiste avec des forces armées en dehors de son cadre, au premier rang desquelles le Hezbollah.

    Les négociations, quant à elles, constituent un instrument. Elles ne portent en elles-mêmes ni valeur souveraine ni son contraire. Leur portée dépend du cadre dans lequel elles s’inscrivent : qui négocie, avec quel mandat, et dans quel rapport de force. Elles peuvent être un levier de consolidation de la souveraineté, comme elles peuvent servir à stabiliser des équilibres existants sans les transformer. Elles sont, en ce sens, un outil intrinsèquement ambivalent.

    La difficulté du discours officiel réside précisément dans la fusion de ces trois dynamiques en un récit linéaire. Cette fusion confère au cessez-le-feu une valeur souveraine qu’il ne possède pas, et présente les négociations comme un prolongement naturel de la reconstruction de l’État, tout en éludant la complexité réelle du processus de souveraineté. Le résultat n’est pas seulement une simplification du réel, mais la production d’attentes qui ne reposent pas sur des équilibres effectifs.

    Ce schéma n’est pas inédit. Le discours d’investiture du président de la République Joseph Aoun, malgré l’accueil favorable qu’il a reçu, reposait déjà sur une logique similaire : une élévation du niveau des intentions sans articulation claire des moyens de mise en œuvre. La nouveauté aujourd’hui tient à l’élargissement de ce registre, avec une formulation plus affirmée autour de la décision souveraine, du monopole de la force et de la restauration de l’État.

    Mais la différence entre l’énoncé d’un cap et l’entrée effective dans ce cap reste déterminante.

    La souveraineté ne procède ni mécaniquement d’un cessez-le-feu, ni naturellement d’un processus de négociation. Elle relève d’une transformation politique interne, impliquant une redistribution réelle du pouvoir et l’acceptation du coût d’une confrontation avec des équilibres établis. À défaut, elle demeure un cadre discursif plus qu’une réalité institutionnelle.

    En ce sens, le problème ne tient pas aux intentions, mais à la précision du diagnostic. Car la confusion des niveaux ne rapproche pas de l’État : elle peut, au contraire, en retarder l’avènement, en substituant à la confrontation nécessaire une gestion rhétorique de la crise.

    Le Liban ne manque pas de discours.
    Ce qui lui fait défaut, c’est la capacité à distinguer ce qui met fin à la guerre de ce qui construit l’État.

  • Nawaf Salam : la cohérence du droit à l’épreuve du réel libanais

    Nawaf Salam aux Nations unies, où s’est construite une part essentielle de sa légitimité.



    Le parcours de Nawaf Salam impose le respect. Juriste reconnu, diplomate de premier plan, ancien représentant du Liban aux Nations unies, puis président de la Cour internationale de Justice, il incarne une trajectoire rare dans un pays où la légitimité politique se construit le plus souvent dans l’entrelacement des appartenances, des rapports de force et des héritages.

    Chez lui, la légitimité procède d’un autre registre : celui du droit, de l’institution, et d’une certaine idée de l’ordre international. Cette cohérence est réelle. Elle traverse son parcours, ses prises de position, et ses écrits. Elle donne à son discours une solidité intellectuelle indéniable.

    Mais c’est précisément cette cohérence qui mérite d’être interrogée.

    Car tous les combats ne sont pas investis avec la même intensité.

    À l’échelle internationale, et en particulier sur la question palestinienne, Nawaf Salam a porté une ligne claire, constante, et engagée. À plusieurs reprises aux Nations unies, il a défendu un règlement fondé sur le droit international, dénoncé la colonisation israélienne et rappelé les principes juridiques qui encadrent la question. Sur ce terrain, son discours ne se limite pas à une fonction de représentation : il s’inscrit dans une conviction. La cause palestinienne apparaît ainsi comme un espace où le droit et l’engagement convergent, où la norme internationale offre un cadre lisible, et où la position peut être tenue sans ambiguïté.

    Cette clarté contraste avec la retenue observée sur d’autres dossiers pourtant centraux pour le Liban.

    Qu’il s’agisse du régime syrien, du rôle du Hezbollah ou de la question des réfugiés syriens, la parole de Nawaf Salam apparaît plus mesurée, plus prudente, parfois plus distante. L’explication la plus immédiate renvoie à la position officielle libanaise, souvent contrainte par ses propres équilibres internes. Mais cette lecture, si elle est partiellement juste, ne suffit pas à épuiser la question.

    Car ces sujets ont une caractéristique commune : ils relèvent du cœur du déséquilibre libanais.

    Ils ne sont pas des objets juridiques stabilisés. Ils sont des objets politiques conflictuels. Ils impliquent des rapports de force, des acteurs armés, des équilibres internes fragiles. Autrement dit, ils ne se prêtent pas à une lecture exclusivement normative. Ils exigent d’entrer dans la complexité du réel libanais, là où le droit ne suffit plus à produire de la clarté.

    C’est ici que se dessine une ligne de fracture.

    D’un côté, une capacité à investir pleinement des causes internationales structurées par le droit. De l’autre, une retenue face aux déséquilibres internes qui conditionnent pourtant l’existence même de l’État libanais. Non pas une contradiction, mais une hiérarchie.

    Cette hiérarchie se retrouve dans la manière dont est abordée la question du confessionnalisme. Dans ses écrits, Nawaf Salam en propose une critique nette, y voyant un obstacle à l’émergence d’une citoyenneté pleine et d’un État fonctionnel. Cette lecture s’inscrit dans une tradition intellectuelle largement partagée, notamment dans les milieux académiques et juridiques, qui identifient dans le système confessionnel la racine des blocages libanais.

    Mais là encore, une question se pose.

    Le problème libanais réside-t-il dans l’existence du pluralisme, ou dans la manière dont celui-ci est organisé ? Le confessionnalisme, tel qu’il a été pensé dans l’Accord de Taëf, n’avait pas pour vocation de nier le pluralisme, mais de l’inscrire dans un cadre étatique capable d’en arbitrer les tensions. Ce n’est pas le pluralisme qui fragilise l’État, mais l’incapacité de celui-ci à en réguler les effets.

    Dans cette perspective, la critique du confessionnalisme peut apparaître comme une réponse incomplète si elle ne s’accompagne pas d’une réflexion sur la reconstruction effective de l’autorité étatique, y compris dans ses dimensions les plus sensibles.

    Car la question centrale demeure celle de la souveraineté.

    Or, la souveraineté libanaise ne se joue pas dans les résolutions internationales. Elle se joue dans la capacité de l’État à exercer un monopole de la décision et de la contrainte sur son territoire. Elle se joue dans des équilibres internes, dans des rapports de force, dans des arbitrages difficiles qui ne peuvent être évités.

    À cet égard, le long passage de Nawaf Salam aux Nations unies n’a pas modifié la nature du problème. Non par insuffisance personnelle, mais parce que le cadre dans lequel il évoluait ne permettait pas d’agir sur ces leviers. Le droit international peut encadrer, légitimer, protéger. Il ne remplace pas la capacité d’un État à s’imposer comme centre de décision.

    C’est là que se situe, au fond, la limite de cette trajectoire.

    Elle produit une cohérence intellectuelle forte. Elle offre une lecture structurée de la crise libanaise. Elle propose même des pistes de réforme. Mais elle repose sur une hypothèse implicite : celle de l’existence, ou de la possibilité rapide, d’un État capable de porter ces transformations.

    Or, c’est précisément cet État qui fait défaut.

    La question n’est donc pas de savoir si Nawaf Salam a une vision. Elle est réelle. Elle est construite. Elle est cohérente.

    La question est ailleurs.

    Elle tient à la capacité à affronter ce qui, dans le réel libanais, échappe au cadre du droit, résiste aux réformes, et impose de penser non seulement en termes d’institutions, mais en termes de puissance.

    C’est dans cet écart entre la cohérence du droit et la dureté du réel que se joue, aujourd’hui, la portée véritable de son projet.

  • Cessez-le-feu au Liban : une désescalade sans souveraineté

    Une habitante face aux ruines de son quartier dans le sud du Liban, après l’annonce du cessez-le-feu.



    Le cessez-le-feu annoncé au Liban intervient dans un moment de bascule régionale, mais il révèle surtout une réalité plus profonde : celle d’une désescalade sans souveraineté.

    Le président américain Donald Trump a annoncé un cessez-le-feu au Liban, appelé à entrer en vigueur à minuit pour une durée initiale de dix jours, après quarante-six jours de guerre ayant fait près de 2 200 morts. Cette décision s’inscrit dans une séquence régionale d’une intensité rare. Le 28 février, une guerre ouverte était déclenchée contre l’Iran, marquée notamment par l’élimination de l’ayatollah Ali Khamenei lors de frappes israélo-américaines. Deux jours plus tard, le Liban était entraîné dans le conflit à la suite de tirs de roquettes du Hezbollah vers Israël. Un cessez-le-feu en Iran, prévu pour une durée initiale de deux semaines, est entré en vigueur le 7 avril. Celui concernant le Liban intervient quant à lui dans un moment particulièrement dense, deux jours après des contacts entre responsables libanais et israéliens — une séquence rare s’inscrivant dans le prolongement des mécanismes indirects de désescalade établis depuis les années 1990 — et quelques heures après un échange entre le président de la République libanaise, Joseph Aoun, et le secrétaire d’État américain, Marco Rubio.

    Dans cette configuration, le cessez-le-feu libanais ne peut être compris comme un événement autonome. Il constitue un segment d’un dispositif de désescalade plus large, piloté à l’échelle régionale et largement structuré par les États-Unis. Le Liban n’apparaît pas ici comme un acteur central de la décision, mais comme un espace d’application d’un agenda stratégique défini ailleurs. La temporalité même du cessez-le-feu — limitée, conditionnée, articulée à d’autres théâtres — traduit cette dépendance.

    Mais un élément vient immédiatement en révéler les limites : selon les déclarations faites au cabinet de sécurité par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, l’armée israélienne ne se retirera pas du Liban-Sud durant la période de cessez-le-feu. Cette position est décisive. Elle signifie que la cessation des hostilités ne s’accompagne pas d’un retour au statu quo territorial, mais entérine au contraire une présence militaire maintenue.

    Autrement dit, le cessez-le-feu ne suspend pas seulement les combats : il fige un rapport de force au sol.

    Cette donnée transforme profondément sa nature. Il ne s’agit plus d’un simple mécanisme de désescalade, mais d’un instrument de stabilisation provisoire d’une situation asymétrique, dans laquelle une partie conserve ses positions militaires tandis que l’autre est contrainte à l’arrêt des hostilités. Le cessez-le-feu devient ainsi moins un point d’équilibre qu’un moment de cristallisation.

    C’est précisément dans ce contexte que la déclaration du Premier ministre Nawaf Salam prend tout son sens. En saluant un cessez-le-feu présenté comme un objectif libanais central poursuivi depuis le début de la guerre, le discours gouvernemental cherche à réintroduire une forme d’intentionnalité nationale dans un processus largement exogène. Cette relecture vise à transformer une décision contrainte en résultat revendiqué.

    Pourtant, cette lecture est loin d’être unanimement reflétée dans les prises de parole internes. Le président du Parlement, Nabih Berri, a ainsi appelé les populations déplacées à ne pas regagner immédiatement leurs villages, insistant sur la nécessité de préserver les vies et de patienter jusqu’à clarification de la situation conformément à l’accord de cessez-le-feu. Cette intervention, au ton à la fois empathique et directif, introduit une dissonance significative. Là où le discours gouvernemental tend à présenter la séquence comme un aboutissement, elle rappelle implicitement que les conditions de sécurité ne sont pas réunies sur le terrain.

    Ce décalage éclaire la réalité du moment. Le cessez-le-feu, en l’état, apparaît moins comme une stabilisation effective que comme une suspension fragile, dépendante d’équilibres militaires encore incertains. L’appel à la prudence formulé par Nabih Berri ne relève pas seulement de la précaution ; il constitue un indicateur de la perception interne du risque, et, plus largement, des limites concrètes de l’accord.

    Dans ce cadre, la qualification du cessez-le-feu comme un accomplissement relève d’un effort de reconstruction symbolique. L’État ne contrôle pas entièrement les dynamiques militaires, mais il tente d’en maîtriser le récit. Il ne décide pas du cessez-le-feu, mais il en revendique la signification.

    Le contraste est alors saisissant : d’un côté, une réalité stratégique où des décisions clés sont prises à Washington et où des positions militaires sont maintenues sur le terrain ; de l’autre, une tentative de réaffirmation politique à travers le langage. Entre les deux, un écart persistant, qui constitue le cœur de la crise libanaise.

    Le cessez-le-feu apparaît ainsi comme un moment de suspension, mais aussi comme un révélateur. Il met en lumière une double dynamique : une désescalade pilotée de l’extérieur et une souveraineté intérieure qui peine à se reconstituer.

    Reste à savoir si cette séquence peut ouvrir sur une recomposition réelle. Car tant que les conditions matérielles de la souveraineté ne sont pas réunies — monopole de la force, capacité d’arbitrage, contrôle du territoire — le risque est grand de voir se multiplier des cessez-le-feu qui stabilisent temporairement les crises sans en traiter les causes.

    Dans ce contexte, une question demeure : le Liban est-il en train de sortir de la guerre, ou simplement d’entrer dans une nouvelle phase de gestion de son propre déséquilibre ?

  • Le Liban n’a pas un problème d’identité. Il a un problème de souveraineté.

    Une société qui tient, un État qui ne décide plus.



    On pose régulièrement la question, parfois de manière abrupte : le Liban existe-t-il vraiment ?

    La question peut sembler provocatrice. Elle est surtout mal posée.

    Car elle repose sur une confusion fréquente : celle qui consiste à juger l’existence d’une nation à partir de la solidité de son État. À ce prisme, le Liban apparaît comme une anomalie. Un pays fragmenté, traversé de contradictions, dont les institutions peinent à fonctionner, et dont l’unité semble toujours menacée.

    Certains en concluent qu’il ne serait qu’une construction artificielle, appelée à disparaître. D’autres, en réaction, mobilisent l’histoire longue, la richesse culturelle ou la résilience de la société pour en affirmer la permanence.

    Ces deux lectures, en apparence opposées, passent pourtant à côté de l’essentiel.

    Le Liban n’a pas un problème d’existence. Il a un problème de souveraineté.

    L’erreur initiale consiste à confondre État et nation. L’affaiblissement de l’un ne signifie pas la disparition de l’autre. L’histoire libanaise ne correspond pas aux modèles linéaires européens. Elle est faite de discontinuités, de recompositions, de crises successives. Mais cette instabilité n’a jamais empêché l’existence d’une société réelle, structurée, capable de perdurer.

    À l’inverse, répondre à la remise en cause du Liban en invoquant uniquement la profondeur historique ou la complexité culturelle ne permet pas davantage de saisir le cœur du problème. Car le Liban contemporain ne se définit pas d’abord par ce qu’il est, mais par ce qu’il ne parvient plus à faire.

    La question décisive est celle de la décision.

    Qui décide au Liban ?
    Au nom de qui ?
    Et avec quels moyens ?

    Depuis plusieurs décennies, la capacité de décision de l’État libanais est fragmentée, concurrencée, parfois neutralisée. Cette situation ne relève pas seulement d’un désordre interne ou d’une diversité mal maîtrisée. Elle s’inscrit dans un environnement régional où des acteurs extérieurs trouvent dans les failles libanaises des relais d’influence et des instruments d’action.

    Dans ce contexte, réduire la situation libanaise à une opposition entre communautés ou à une simple dynamique démographique revient à ignorer l’essentiel. Le problème n’est pas que le Liban serait trop divers pour exister. Il est qu’il est devenu un espace où la souveraineté est partagée, disputée, et parfois contournée.

    C’est ce déplacement qui rend le débat actuel stérile. En cherchant à trancher une question identitaire — le Liban existe-t-il ou non — on évite de poser la seule question qui compte réellement : dans quelles conditions un État peut-il exercer pleinement sa souveraineté ?

    Le Liban n’est pas une exception isolée. Il appartient à une catégorie d’États où la souveraineté n’est ni totalement absente, ni pleinement réalisée. Des États qui existent, mais dont la capacité d’action est limitée. Le Liban en est une expression particulièrement visible, mais non unique.

    Dans un contexte régional en recomposition — entre négociations indirectes, reconfigurations d’alliances et montée en puissance d’acteurs non étatiques — la question n’est plus simplement de savoir si un État existe, mais comment il agit, et dans quelle mesure il peut décider par lui-même.

    À cet égard, le Liban ne doit pas être lu comme une anomalie, mais comme un révélateur.

    Il révèle une transformation plus large : celle d’une souveraineté devenue fragmentée, concurrencée, parfois diluée dans des rapports de force qui la dépassent.

    Sortir du faux débat sur l’existence du Liban permet de revenir à l’essentiel.

    Le Liban ne manque pas d’histoire.
    Il ne manque pas de société.

    Il manque d’un centre de décision souverain.

    Et c’est là que réside, aujourd’hui, sa véritable crise.

  • Le Liban n’a pas un problème d’identité. Il a un problème de souveraineté.

    Une société qui tient, un État qui ne décide plus.



    On pose régulièrement la question, parfois de manière abrupte : le Liban existe-t-il vraiment ?

    La question peut sembler provocatrice. Elle est surtout mal posée.

    Car elle repose sur une confusion fréquente : celle qui consiste à juger l’existence d’une nation à partir de la solidité de son État. À ce prisme, le Liban apparaît comme une anomalie. Un pays fragmenté, traversé de contradictions, dont les institutions peinent à fonctionner, et dont l’unité semble toujours menacée.

    Certains en concluent qu’il ne serait qu’une construction artificielle, appelée à disparaître. D’autres, en réaction, mobilisent l’histoire longue, la richesse culturelle ou la résilience de la société pour en affirmer la permanence.

    Ces deux lectures, en apparence opposées, passent pourtant à côté de l’essentiel.

    Le Liban n’a pas un problème d’existence. Il a un problème de souveraineté.

    L’erreur initiale consiste à confondre État et nation. L’affaiblissement de l’un ne signifie pas la disparition de l’autre. L’histoire libanaise ne correspond pas aux modèles linéaires européens. Elle est faite de discontinuités, de recompositions, de crises successives. Mais cette instabilité n’a jamais empêché l’existence d’une société réelle, structurée, capable de perdurer.

    À l’inverse, répondre à la remise en cause du Liban en invoquant uniquement la profondeur historique ou la complexité culturelle ne permet pas davantage de saisir le cœur du problème. Car le Liban contemporain ne se définit pas d’abord par ce qu’il est, mais par ce qu’il ne parvient plus à faire.

    La question décisive est celle de la décision.

    Qui décide au Liban ?
    Au nom de qui ?
    Et avec quels moyens ?

    Depuis plusieurs décennies, la capacité de décision de l’État libanais est fragmentée, concurrencée, parfois neutralisée. Cette situation ne relève pas seulement d’un désordre interne ou d’une diversité mal maîtrisée. Elle s’inscrit dans un environnement régional où des acteurs extérieurs trouvent dans les failles libanaises des relais d’influence et des instruments d’action.

    Dans ce contexte, réduire la situation libanaise à une opposition entre communautés ou à une simple dynamique démographique revient à ignorer l’essentiel. Le problème n’est pas que le Liban serait trop divers pour exister. Il est qu’il est devenu un espace où la souveraineté est partagée, disputée, et parfois contournée.

    C’est ce déplacement qui rend le débat actuel stérile. En cherchant à trancher une question identitaire — le Liban existe-t-il ou non — on évite de poser la seule question qui compte réellement : dans quelles conditions un État peut-il exercer pleinement sa souveraineté ?

    Le Liban n’est pas une exception isolée. Il appartient à une catégorie d’États où la souveraineté n’est ni totalement absente, ni pleinement réalisée. Des États qui existent, mais dont la capacité d’action est limitée. Le Liban en est une expression particulièrement visible, mais non unique.

    Dans un contexte régional en recomposition — entre négociations indirectes, reconfigurations d’alliances et montée en puissance d’acteurs non étatiques — la question n’est plus simplement de savoir si un État existe, mais comment il agit, et dans quelle mesure il peut décider par lui-même.

    À cet égard, le Liban ne doit pas être lu comme une anomalie, mais comme un révélateur.

    Il révèle une transformation plus large : celle d’une souveraineté devenue fragmentée, concurrencée, parfois diluée dans des rapports de force qui la dépassent.

    Sortir du faux débat sur l’existence du Liban permet de revenir à l’essentiel.

    Le Liban ne manque pas d’histoire.
    Il ne manque pas de société.

    Il manque d’un centre de décision souverain.

    Et c’est là que réside, aujourd’hui, sa véritable crise.

  • Liban : négocier, est-ce restaurer la souveraineté ou en consacrer l’absence ?

    La souveraineté ne se mesure pas au drapeau, mais à la capacité de l’État à agir en son nom.

    Dans un contexte régional marqué par la réouverture de canaux de communication directe, l’hypothèse d’un processus de négociation entre le Liban et Israël revient au premier plan, dépassant les cadres techniques ou indirects qui ont longtemps structuré ce dossier. Pourtant, cette perspective ne constitue pas une rupture absolue. Le Liban a déjà connu, à de rares moments de son histoire, des négociations directes d’État à État, de l’accord d’armistice de 1949 à l’accord du 17 mai 1983, avant que les canaux ne redeviennent essentiellement indirects ou médiatisés.

    Dès lors, la question n’est pas tant celle du principe de la négociation que celle de sa signification : s’agit-il d’une réaffirmation de la fonction souveraine de l’État libanais, ou d’un processus qui s’inscrit dans la continuité de ses déséquilibres structurels ?

    Sur le plan des principes, négocier avec un État en situation d’hostilité ne constitue pas une atteinte à la souveraineté. Bien au contraire, la négociation en est l’une des expressions les plus abouties. Le cadre constitutionnel libanais, à travers la répartition des compétences entre le Président de la République et le Conseil des ministres, inscrit clairement la négociation et la conclusion des accords internationaux au cœur des prérogatives de l’État. Assimiler ce processus à une forme de renoncement relève donc d’une confusion entre l’exercice de la souveraineté et des formes de contact non autorisées qui relèvent, elles, du droit pénal.

    Mais l’enjeu libanais ne réside pas dans la légitimité de la négociation. Il réside dans la capacité à la mener comme un acte pleinement souverain. Autrement dit, la question n’est pas de savoir si le Liban peut négocier, mais s’il peut le faire en tant qu’État.

    C’est précisément à ce niveau que se révèle le déséquilibre. Négocier ne se limite pas à ouvrir un canal ou à participer à une réunion. Cela suppose l’existence d’une autorité capable de définir des objectifs, de maîtriser le tempo et d’imposer les résultats. La négociation implique un centre décisionnel clair, détenteur de la définition de l’intérêt national et des moyens de le traduire en actes. En l’absence de cette centralité, elle devient un processus fragmenté, suspendu entre des volontés multiples.

    Dans ce contexte, toute initiative de négociation, aussi significative soit-elle, reste conditionnée par la capacité effective de l’État à en contrôler le déroulement. Engager un dialogue ne suffit pas à démontrer l’existence d’une souveraineté. Encore faut-il être en mesure d’en fixer les termes et d’en garantir l’application. C’est là que se joue la différence entre une négociation conduite par un État et une négociation menée en son nom.

    Cette ambiguïté est renforcée par les dynamiques régionales qui tendent à inscrire le Liban dans des équilibres plus larges. Dans certaines approches internationales, notamment celle d’Emmanuel Macron, le Liban est envisagé comme un élément d’un ensemble plus vaste, intégré à une séquence de négociation incluant l’Iran, en raison de l’imbrication des rapports de force internes. Si cette lecture peut apparaître pragmatique dans la gestion des crises, elle contribue néanmoins à redéfinir le Liban comme une variable d’ajustement au sein d’une équation régionale, plutôt que comme un acteur disposant d’un pouvoir de décision autonome.

    Ce qui est plus problématique encore, c’est que cette logique ne se limite pas aux perceptions extérieures. Elle trouve un écho, sous des formes différentes, dans le discours politique interne. Entre ceux qui rejettent la négociation en l’inscrivant dans un affrontement régional global, et ceux qui s’y engagent tout en en acceptant implicitement les contraintes structurelles, un même résultat se dessine : le Liban n’est pas pensé comme un acteur souverain, mais comme un espace inscrit dans une dynamique qui le dépasse.

    Dès lors, la question de la négociation ne peut être appréhendée isolément. Elle ne prend sens qu’à l’aune de celui qui la conduit et des conditions dans lesquelles elle s’inscrit. La négociation peut être un instrument de souveraineté comme elle peut en révéler l’absence.

    En définitive, le Liban ne se trouve pas en difficulté parce qu’il négocie, mais parce qu’il peine à négocier en tant qu’État. Lorsque la négociation cesse d’être un outil de production de la décision pour devenir un cadre d’explication de ses limites, elle perd sa fonction première. À ce moment-là, l’État ne négocie plus : il justifie.

  • حين تصرخ دبل: أزمة السيادة قبل أن تكون حربًا

    دبل – جنوب لبنان: بلدة هادئة، متجذّرة في أرضها، تعيش اليوم تحت الحصار والدمار



    في الجنوب اللبناني، لا تحتاج المأساة إلى تقارير استخباراتية أو تحليلات استراتيجية معقّدة كي تُفهم. يكفي أحيانًا بيان بلدي.
    بيان بلدية دبل، الصادر في 12 نيسان 2026، لا يصف فقط ما يحدث، بل يكشف طبيعة الأزمة اللبنانية في عمقها. منازل مدمّرة، طرقات مجروفة، أراضٍ زراعية تُقتلع، وبلدة محاصرة منذ أكثر من خمسة وعشرين يومًا. لكن خلف هذه الوقائع، يظهر عنصر أكثر عمقًا وخطورة: شعور جماعي بالانفصال عن معنى ما يحدث.

    حين يقول أهل دبل: « نحن أهلٌ عُزّل ندفع ثمنًا لا نفهم أسبابه »، فهم لا يعبّرون فقط عن ألم، بل عن انقطاع في العلاقة بين الأرض والقرار. هنا تحديدًا، تتجلّى الأزمة اللبنانية في أنقى صورها: ليس فقط كحرب تدور على أرضٍ ما، بل كحرب تُفرض على مجتمع لا يملك لا قرارها ولا تفسيرها.

    هذه الحالة ليست استثنائية، بل هي امتداد لمسار طويل من تآكل السيادة اللبنانية. فمنذ عقود، لم يعد لبنان فضاءً تُدار فيه الحروب بقرار وطني جامع، بل ساحة تتقاطع فيها استراتيجيات متناقضة، محلية وإقليمية، تتجاوز الدولة وتختزلها في دور المتفرّج. في هذا السياق، تتحوّل البلديات، والقرى، والمجتمعات المحلية إلى وحدات صامتة تُدفع إلى قلب الصراع من دون أن تكون طرفًا فيه.

    دبل اليوم ليست حالة إنسانية فقط، بل مؤشر سياسي. حين تتوجّه بلدية بنداء إلى « المرجعيات الدولية والإنسانية » بدل الدولة المركزية، فهذا ليس تفصيلًا لغويًا، بل اعتراف ضمني بأن قنوات القرار الفعلي لم تعد داخلية، بل انتقلت خارج إطار الدولة. وحين يختصر النداء مطالبه في « وقف التدمير، فك الحصار، حماية المدنيين »، فهو لا يطلب حلًا سياسيًا، بل الحد الأدنى من شروط البقاء.

    وهنا تكمن المفارقة: في دولة مكتملة السيادة، يُفترض أن تكون هذه المطالب بديهية، بل غير قابلة للنقاش. أما في الحالة اللبنانية، فهي تتحوّل إلى مطالب استثنائية، تُرفع إلى الخارج، وكأن الداخل قد تخلّى عن وظائفه الأساسية.

    لا يمكن فهم ما يحدث في دبل بمعزل عن الإطار الأوسع الذي يحكم الجنوب اللبناني. فهذه المنطقة، تاريخيًا، كانت نقطة تماس بين الدولة اللبنانية ومحيطها، لكنها تحوّلت تدريجيًا إلى ساحة مفتوحة لصراعات تتجاوزها. ومع تصاعد التوترات الإقليمية، يصبح الجنوب مرة جديدة مساحة لإعادة تموضع القوى، حيث تتداخل الحسابات العسكرية مع الرسائل السياسية، فيما تبقى المجتمعات المحلية خارج معادلة القرار.

    لكن الأخطر من الدمار المادي، هو ذلك التآكل الصامت لمعنى الانتماء السياسي. حين يشعر المواطن أن ما يحدث حوله لا يمكن تفسيره من داخل دولته، يبدأ بفقدان الرابط الأساسي الذي يربطه بها. وهذا ما يعبّر عنه بيان دبل بشكل غير مباشر: ليس فقط طلب الحماية، بل طلب الاعتراف بأن ما يحدث ليس طبيعيًا، وأن هناك خللًا بنيويًا في طريقة إدارة هذا البلد.

    في هذا المعنى، لا يعود السؤال: من يقصف؟ بل: من يقرّر؟ ومن يملك القدرة على منع القصف؟ ومن يتحمّل مسؤولية تحويل مناطق كاملة إلى خطوط تماس دائمة؟ هذه الأسئلة لا تُطرح في بيان بلدي، لكنها حاضرة بين سطوره، كفراغ ثقيل.

    إن اختزال الأزمة في بعدها الإنساني فقط، رغم أهميته، قد يُخفي جوهرها الحقيقي. فالمشكلة ليست فقط في أن المدنيين يتضرّرون، بل في أن هذا الضرر يحدث في سياق غياب قرار سيادي واضح يحدّد متى ولماذا وكيف تُدار الحرب والسلم. وهذا ما يجعل من دبل، وغيرها من المناطق، رهائن لمسارات لا تتحكّم بها.

    لبنان اليوم لا يواجه فقط خطر التصعيد أو التدمير، بل يواجه خطرًا أعمق: أن يصبح الاعتياد على هذا النمط من اللادولة هو القاعدة. أن تتحوّل البيانات البلدية إلى الشكل الوحيد للتعبير عن الألم، وأن يصبح النداء إلى الخارج البديل الطبيعي عن المساءلة الداخلية.

    ورغم ذلك، يبقى في بيان دبل عنصر لافت: الإصرار على التمسّك بفكرة لبنان. « لبنان يستحق الحياة »، تقول البلدية. هذه الجملة، رغم بساطتها، تختصر التناقض كله: الإيمان بوطن، في مقابل واقع يفرغه من مضمونه.

    من هنا، لا يمكن التعامل مع دبل كحادثة عابرة، بل كمرآة. مرآة تعكس ما يحدث حين تتآكل السيادة تدريجيًا، إلى أن يصبح المواطن غريبًا عن أسباب الحرب التي تدور فوق أرضه. وفي هذا السياق، فإن أي معالجة جدية للوضع اللبناني لا يمكن أن تبدأ من إدارة الأزمات، بل من إعادة طرح السؤال الأساسي: كيف يُستعاد القرار، وكيف تُعاد ربط الأرض بمن يقرّر مصيرها؟

    دبل اليوم تنادي. لكن ما تقوله يتجاوزها بكثير. إنها لا تطلب فقط وقف القصف، بل تطلب، دون أن تصرّح، استعادة معنى الدولة كسلطة تقرّر، لا كجغرافيا تُدار.

  • Liban 1975–2026 : une souveraineté brisée, une crise persistante

    Hélicoptère de l’armée libanaise abattu en 1969, dans le contexte des affrontements liés à la présence armée palestinienne — un des premiers signes visibles de la remise en cause du monopole de la souveraineté de l’État.



    Cinquante et un ans se sont écoulés depuis le 13 avril 1975, date qui marque le début officiel de la guerre du Liban. Cet événement ne constitue pas un point de départ absolu, mais plutôt l’aboutissement d’un processus de fragmentation progressive de l’État libanais.



    Avant même l’irruption de la violence généralisée, le Liban connaissait déjà une fragilisation de son équilibre interne. Cette fragilisation était nationale, touchant l’ensemble du territoire et des composantes du pays, et non le produit d’un déséquilibre limité à une seule région ou à une seule communauté. Elle relevait d’un affaiblissement structurel de l’État et de sa capacité à incarner une souveraineté pleine et entière.


    Dans ce contexte, la présence armée palestinienne au Liban a constitué un tournant décisif. À partir de la fin des années 1960, et plus encore avec les accords du Caire de 1969, l’État libanais a accepté de facto l’installation d’un acteur armé autonome sur son territoire. Ce choix a introduit une rupture majeure : celle du monopole de la violence légitime, fondement même de toute souveraineté étatique.


    Ce précédent ne doit pas être compris comme un simple épisode conjoncturel. Il a instauré une logique durable, dans laquelle des acteurs non étatiques, souvent adossés à des dynamiques régionales, opèrent à l’intérieur du Liban en dehors du cadre institutionnel. Cette transformation a profondément modifié la nature du système libanais.



    La guerre de 1975 s’inscrit dans cette faille. Elle résulte de la rencontre entre une fragmentation interne déjà avancée et l’irruption de logiques armées transnationales qui ont fait du territoire libanais un espace de confrontation dépassant largement ses frontières.



    La question des responsabilités ne peut être réduite à une causalité unique. Elle engage à la fois des choix politiques internes, des dynamiques idéologiques, et des interventions extérieures. Toutefois, certains tournants ont eu un effet structurant. L’acceptation, puis la normalisation, d’une autonomie militaire étrangère sur le sol libanais en fait partie.


    Cinquante et un ans plus tard, cette question demeure centrale. Le Liban continue d’évoluer dans un système où la décision stratégique échappe en partie à ses institutions, et où des acteurs armés extérieurs ou hybrides influencent directement ses trajectoires politiques et sécuritaires.



    L’histoire ne se répète pas à l’identique. Mais elle produit des structures. Et lorsque ces structures ne sont pas résolues, elles tendent à se reproduire sous d’autres formes, avec d’autres acteurs, mais selon des logiques similaires.



    Le Liban ne fait pas face uniquement à une crise politique ou économique. Il est confronté à une crise plus fondamentale : celle de l’unité, de la cohérence et de l’indivisibilité de sa souveraineté.

  • Qui décide vraiment ?



    Lorsque la décision ne produit plus d’effet, la question finit par s’imposer d’elle-même. Non pas celle de sa qualité, ni même de sa légitimité, mais celle, plus fondamentale, de son origine. Si ce qui est décidé n’agit pas, alors la décision ne se situe pas là où elle apparaît.

    Dans tout système politique, pourtant, la décision existe toujours. Elle ne disparaît jamais. Elle peut être fragmentée, contestée, déplacée, mais elle ne s’abolit pas. Il y a toujours, quelque part, un point à partir duquel une orientation s’impose, une limite est fixée, une ligne ne peut être franchie.

    C’est à cet endroit que se trouve le pouvoir réel.

    La difficulté tient au fait que cet endroit ne coïncide pas nécessairement avec les lieux institutionnels. Ce qui est visible — signatures, décrets, prises de parole — ne correspond pas toujours à ce qui est décisif. Il existe ainsi, dans certains systèmes, une dissociation progressive entre la scène officielle de la décision et son lieu effectif.

    Les institutions continuent de produire des actes. Elles délibèrent, annoncent, organisent. Elles donnent au système sa forme, son langage, sa continuité apparente. Mais leur capacité à imposer reste conditionnée par des équilibres qui leur échappent en partie. Elles peuvent décider, mais dans des limites qui ne sont pas entièrement les leurs.

    C’est dans ces limites que se dessine une autre cartographie du pouvoir.

    Une décision n’est réelle que si elle peut être appliquée. Et elle ne peut être appliquée que si aucun acteur n’est en mesure de la neutraliser. Là où un veto implicite existe, là où une ligne ne peut être franchie sans provoquer une rupture que le système ne peut absorber, la décision change de nature. Elle cesse d’être un acte souverain pour devenir une proposition sous condition.

    Le pouvoir ne disparaît pas dans cette configuration. Il se distribue autrement.

    Il se loge dans la capacité d’empêcher autant que dans la capacité d’imposer. Il s’exprime moins par l’initiative que par la maîtrise des limites. Ce ne sont plus nécessairement ceux qui décident qui détiennent le pouvoir, mais ceux qui déterminent jusqu’où il est possible de décider.

    Ainsi se met en place un système à double niveau. À la surface, une production continue de décisions, nécessaire au maintien de l’ordre apparent. En profondeur, une structuration plus discrète, qui définit le champ du possible et du pensable. L’un donne sa visibilité au pouvoir, l’autre en fixe la réalité.

    Le problème n’est donc pas l’absence de décision. Il est ailleurs.

    Il tient à l’impossibilité d’identifier un lieu unique où la décision se concentre et s’impose. Le pouvoir existe, mais il n’est plus unifié. Il circule, se négocie, se contraint lui-même à travers un ensemble d’équilibres implicites qui rendent toute affirmation définitive incertaine.

    Dans un tel système, la question « qui décide ? » ne reçoit jamais de réponse simple. Et c’est précisément cette absence de réponse qui constitue la réponse.

    Car là où la décision ne peut être attribuée clairement, elle ne peut pas non plus être pleinement assumée.

    Et là où elle n’est pas assumée, elle ne peut pas être souveraine.

  • La fausse désescalade : le Liban comme front de substitution

    Beyrouth, entre ouverture et contrainte.



    À première vue, l’ouverture d’une séquence de négociation entre la République islamique d’Iran et les États-Unis pourrait laisser entrevoir une dynamique de désescalade régionale. Ce type de moment diplomatique est traditionnellement interprété comme un ralentissement des tensions, voire comme le prélude à une stabilisation progressive des différents fronts périphériques. Pourtant, une lecture plus rigoureuse impose de nuancer fortement cette perception. Une désescalade bilatérale ne signifie pas nécessairement une désescalade systémique. Elle peut, au contraire, produire des effets de déplacement.

    Les premiers indices disponibles suggèrent que cette phase de négociation n’inclut pas le front israélo-libanais. Cette exclusion n’est pas un détail technique ; elle constitue un élément structurant. Elle introduit une dissociation entre le niveau stratégique global, où une forme d’apaisement est recherchée, et le niveau opérationnel régional, où les dynamiques de confrontation peuvent non seulement persister, mais se reconfigurer. Dans ce cadre, la question n’est plus celle d’une réduction uniforme de la conflictualité, mais celle de son repositionnement.

    Historiquement, l’Iran a démontré sa capacité à compartimenter ses engagements. La négociation sur un théâtre donné n’implique pas le gel de l’ensemble de ses leviers d’influence. Au contraire, elle peut s’accompagner d’un maintien, voire d’un ajustement, des pressions exercées par des acteurs non étatiques intégrés à son architecture stratégique. Le Liban, à travers le Hezbollah, constitue à cet égard un espace d’action particulier : suffisamment central pour peser dans l’équation régionale, mais suffisamment externalisé pour ne pas engager directement la responsabilité territoriale iranienne.

    Dans ce contexte, l’hypothèse d’un déplacement du centre de gravité du conflit vers le Liban ne relève pas d’une extrapolation excessive. Elle s’inscrit dans une logique d’optimisation stratégique. Ce qui ne peut plus être frontalement assumé dans le cadre d’une négociation en cours peut être indirectement poursuivi sur un théâtre périphérique. Le Liban devient alors non pas un front secondaire, mais un front de substitution.

    Toutefois, une telle dynamique ne peut être comprise uniquement à travers le prisme des acteurs extérieurs. Elle suppose l’existence d’un espace disponible. Or, c’est précisément là que se situe le facteur déterminant : la crise de souveraineté interne libanaise. Le gouvernement n’est pas absent. Il est incapable d’exercer pleinement les prérogatives qu’il revendique. Cette incapacité ne se traduit pas par une neutralité, mais par une forme de permissivité structurelle. L’absence de décision produit des effets politiques concrets, en permettant à d’autres acteurs de définir de facto les conditions d’engagement du territoire.

    Le Liban ne devient pas un front de substitution parce qu’il est désigné comme tel. Il le devient parce qu’il ne dispose pas des moyens politiques, institutionnels et coercitifs de s’y soustraire. La fragmentation de la décision souveraine, l’existence d’un acteur armé autonome et l’incapacité de l’État à imposer un monopole effectif de la force créent les conditions d’une captation stratégique du territoire.

    Ce paradoxe est au cœur de la situation actuelle. Une dynamique de désescalade globale peut coexister avec une intensification locale. Mieux encore, elle peut en être le facteur déclencheur. En réduisant les espaces de confrontation directe entre puissances, elle redirige les tensions vers des zones où les contraintes sont moindres et les marges de manœuvre plus larges.

    Dans ce cadre, toute lecture qui ferait du Liban un simple théâtre passif de rivalités extérieures manquerait l’essentiel. Le problème central n’est pas uniquement celui de l’ingérence, mais celui de la capacité — ou de l’incapacité — à y résister. Le Liban ne subit pas seulement la guerre des autres ; il est devenu incapable de s’en extraire.